Jupiter, Junon et Minerve, dieux et déesses de la Triade capitoline, étaient liés à l’État romain ; ils étaient honorés dans des temples civiques nommés Capitolia (fig. 1). Après avoir fait acte de leur allégeance aux dieux romains, les citoyens étaient libres de vénérer un nombre illimité de divinités indigènes ou importées, et ce au sein des sanctuaires publics et privés, des temples, des divers espaces sacrés et des sacraria domestiques (fig. 2 à 4). Le culte domestique se tournait également vers la recherche de l’apaisement et du soutien des esprits ancestraux et des divinités tutélaires supposés protéger la maison. Retrouvées par milliers dans l’ensemble du monde romain, les amulettes et effigies transportables de divinités suggèrent que le culte des dieux ne se limitait pas aux enceintes des édifices assimilables aux temples et aux sanctuaires, mais que le déplacement et le port d’objets fétiches n’avait rien d’exceptionnel. Margaret Lyttelton et Werner Forman ont résumé brièvement la relation des Romains avec les croyances fétichistes dans leur ouvrage Les Romains, leurs dieux et leurs croyances : «  Le quotidien des Romains était peuplé par une multitude d’esprits divins, plus ou moins considérés comme des intermédiaires entre l’homme et les puissants dieux du paradis et des enfers. On peut aisément sous-estimer l’importance du monde surnaturel dans la pensée et les appréhensions des Romains ; mais leurs vies étaient minées par les éléments apparemment inexplicables de leur monde environnant. Ces évènements, les Romains n’eurent de cesse de vouloir les contrôler à l’aide de prières, de sacrifices et de magie. » (Lyttelton M. & Forman W., 1984, p. 31)


La cité, la domus et les réalités virtuelles « surnaturelles »

À bien des égards, la maison romaine était comparable à une cité romaine en modèle réduit. Ouverte et organisée sur un axe central à l’intérieur, close et sans fenêtres à l’extérieur, elle avait une  apparence de forteresse qui reproduisait la cite protégée par de hauts murs. L’atrium renvoyait au forum, car ces deux espaces étaient utilisés pour s’adonner au culte et traiter les affaires publiques. Les espaces sacrés intérieurs et les jardins entourés de murs renvoyaient aux temples et aux sanctuaires situés entre les murs de la cité. Quant aux images apotropaïques placées sur le seuil des maisons ou aux abords immédiats de l’entrée, elles reflétaient le pomerium, l’espace de protection consacré du périmètre de la ville.

La maison en tant que version réduite de la cité a imaginé des systèmes encore plus dynamiques pour assurer sa protection. Ce chapitre a pour but de développer la thèse selon laquelle les peintures murales n’en seraient que les stratégies les plus visibles. En bref, le postulat suggère que les peintures murales ont été créées pour effacer les frontières architecturales de la maison et les remplacer par des mondes de réalité virtuelle, où dieux, héros et nature idéalisée ajoutaient une dimension cathartique et apotropaïque à un espace déjà physiquement sécurisé. Leur présence jusque dans des régions éloignées de l’Empire indique également que ces œuvres tenaient lieu d’emblèmes primordiaux de l’identité romaine dans un monde par ailleurs hostile. Dans le sillage des conquêtes militaires, les peintures murales domestiques fournissaient ces marqueurs culturels indispensables pour soutenir des ambitions coloniales. À Pompéi, par exemple, les représentations domestiques de dieux, de héros, de sanctuaires, de temples, de paysages sacro-idylliques et de jardins paradisiaques se sont multipliées après la guerre remportée par les Romains contre l’alliance campanienne en l’an 80 av. J.-C.

 

La maison en tant que sanctuaire
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1 Triade capitoline – Junon, Jupiter, Minerve –, découverte dans les lararia de la Casa degli Amorini Dorati, Pompéi, Museo Archeologico Nazionale di Napoli

2 Temple d’Isis, Pompéi

3 Sacraria, Casa di Fabio Rufo, Pompéi

4 Dieux tutélaires  – Casa del Menandro, Pompéi
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À cette même époque, Pompéi semble également avoir endossé une identité de plus en plus romaine, alors que les légionnaires recevaient le droit à la propriété et que la citoyenneté romaine devenait plus accessible. Cette nouvelle identité romaine incluait peut-être l’adoption d’un style de peinture murale romaine au caractère pictural toujours plus marqué, puisque cette période correspond environ au passage des faux-marbres du premier style aux réalités virtuelles du deuxième style. Coïncidence ou non, les dates attribuées au deuxième style suggèrent qu’il a émergé à Pompéi peu après la campagne victorieuse de Sylla. Néanmoins, ces formes sophistiquées de dessin en perspective pourraient s’être développées en Magna Graecia et avoir migré vers le nord avec la colonisation romaine.