La domus romaine et le culte domestique : l’essence fétichiste de la vie romaine


Pour comprendre pleinement le concept de la maison en tant que sanctuaire, il est avant tout impératif de soustraire les peintures murales à la vision dominante et exagérément rationaliste de la société romaine qui faisait peu de cas de l’essence fétichiste de ces images. Les exploits remarquables de cette société, par ailleurs rationnelle et disciplinée à bien des égards, tend à masquer l’importance des pratiques occultes et des superstitions, qui déterminaient en grande partie les activités et la pensée de la population. Les sacrifices et la divination étaient deux des formes d’expression religieuse les plus largement pratiquées, et ont joué un rôle significatif dans la stabilité politique et sociale de la République romaine, puis de l’Empire (fig. 1). Jusqu’à présent, l’hypothèse des peintures murales romaines faisant office de fétiche religieux a été souvent négligée, compte tenu de leur localisation dans un milieu domestique. Néanmoins, il aurait pu en être autrement si les peintures avaient été retrouvées dans des temples ou des tombeaux. Le concept de fétiche, dans ce contexte, est utilisé dans un sens post-freudien pour désigner une chose supposée abriter des puissances divines ou surnaturelles. Dans le cas présent, la structure et le décor de la maison romaine se muaient en environnement fétichisé, à la fois apotropaïque (protecteur) et cathartique (lié à la guérison et au bien-être) (fig. 2 et 3). Les peintures murales, à l’instar des pratiques religieuses qu’elles reflétaient, brouillaient les frontières entre le naturel et le surnaturel, créant dès lors un environnement protecteur par son caractère rassurant.

Les nombreux sanctuaires découverts dans des environnements domestiques montrent clairement que des pratiques religieuses avaient cours au sein de la maison (fig. 4). Ainsi, outre sa fonction commerciale et domestique, l’espace de la maison était employé pour pratiquer des cérémonies rituelles liées aux croyances de ses occupants, ainsi qu’au culte de certains esprits et dieux tutélaires (fig. 5). De telles pratiques conféraient à la maison un statut presque anthropomorphique. La maison en tant qu’espace religieux, voire objet religieux à part entière, semble moins étrange si l’on garde à l’esprit que la société romaine était bâtie sur une relation de symbiose entre la pratique religieuse et séculière. Le rôle de la maison en tant que lieu de culte devient plus clair si l’on projette la maison romaine antique au début de l’ère chrétienne, lorsque la domus devient la domus ecclesiae (maison religieuse) avant d’apparaître enfin comme la domus dei (maison de dieu), ou l’église. Dans son ouvrage Building God’s House in the Roman World, L. Michael White, non content d’étudier la maison en tant que lieu de culte païen, apporte de nouveaux détails à certaines théories défendues de longue date, qui envisagent l’atrium romain comme un modèle pour les églises primitives du Nouveau Testament (White, 1990, p. 12‑20, p. 31‑47). Au sujet du culte domestique, White souligne de manière pertinente qu’un culte pouvait très bien être constitué des membres d’une seule maisonnée, comptant dans certains cas plus de cent individus si elle comprenait des esclaves et des personnes à charge. (Au sujet de la transition des formes de cultes domestiques du paganisme au christianisme, voir Bowes, K., 2008, Private Worship, Public Values, and Religious Change in Late Antiquity.)
La maison en tant que sanctuaire
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1. Scène sacro-idyllique, Temple d’Isis, Pompéi, Museo Archeologico Nazionale di Napoli

2. L’association du phallus et des clochettes suspendues (fascinum et crepitacula, ou tintinnabula) était utilisé comme talisman apotropaïque pour éloigner le mal. Le nom que les romains donnaient à l’organe sexuel masculin était fascinum, un mot qui signifiait « favorable » ou « propitiatoire » et symbolisait donc à la fois la fécondité et la protection.

3. Les offrandes de fruits semblables à celle qui est représentée ici tenaient peut-être lieu d’ex-voto, incarnant l’abondance et le bien-être cathartique, tout particulièrement lorsqu’elles s’accompagnaient de symboles phalliques apotropaïques sous la forme de fleurons, placés ici au sommet de l’architrave.

 

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