La citation suivante de Luigi Ficacci résume à la fois l’importance de Piranesi et la problématique liée à son héritage. « En effet, la vision romantique des vestiges romains et de Rome elle-même était fondée sur le filtre visuel créé par Piranesi. Il concevait l’Antiquité comme un problème contemporain ayant des répercussions sur notre présent. Depuis l’époque de Piranesi, cette idée a été proposée de façon plus ou moins consciente par opposition à une conception de l’Antiquité perçue comme une période définitivement révolue, perdue dans le passé, manipulée et célébrée comme une simple façade. Bien que la première de ces tendances soit ancrée depuis longtemps dans le modèle décrit dans la vision de Piranesi, elle disparaît à présent peu à peu sous la pression d’une réalité moderne inspirée de modèles culturels très différents qui ont libéré la véritable Rome du fardeau de son lourd héritage. » (Luigi Ficacci, 2000, p.13)

L’héritage de Winckelmann n’était pas visuel, mais théorique, et sa polémique, contrairement à celle de Piranesi, n’avait au départ aucun lien direct avec Rome ou avec la Grèce. La publication Pensées sur l'imitation des œuvres grecques en peinture et en sculpture (1755) reposait en grande partie sur des artefacts provenant des collections de Dresde. L’ouvrage encourage les artistes à copier les œuvres d’art grecques antiques, au motif que les Grecs incarnaient l’exemple-même de l’union entre la beauté et la nature. Winckelmann a affirmé avec vigueur que les études de ce genre offraient une solution contre le romantisme dominant associé au style rococo. Il est à présent évident que le concept de « beauté idéale » de Winckelmann trouvait également sa source dans ses propres désirs homoérotiques, qu’il canalisait à travers les nus masculins d’Apollon et d’Adonis (fig. 1) (voir Potts, Alex, Flesh and the Ideal – Wickelmann and the Origins of Art History, 1994 et Dowling, Linda, Hellenism and Homosexuality in Victorian Oxford, 1996). Ce sous-entendu n’a pas empêché le dessin de « copies » romaines à partir de sculptures masculines grecques. Au contraire, il l’a peut-être même encouragé et cette technique est devenue la méthode d’enseignement obligatoire pour apprendre les principes esthétiques associés à la « beauté idéale ». Ses théories et les pratiques éducatives qu’elles étayent ont également essuyé certaines critiques. Wilhelm Heinse (1746‒1803) a résumé de manière concise le contre-argument : « Winckelmann et cette assemblée stérile parlent comme des possédés, des fous, lorsqu’ils affirment que seuls les Anciens devraient être étudiés et imités. En vérité, ce postulat qu’ils prennent pour objectif principal n’est autre qu’un simple artifice pour trouver quelques beautés dans la nature. Ils peignent et dessinent en étant entourés uniquement de fantômes en plâtre, quelle absurdité ! Comme si la beauté retrouvée dans l’Apollon, le Laocoon et la Vénus de Médicis ne nous entourait pas à chaque instant. » (Heinse, W., Sämmtliche Werke, Leipzig, Insel, 1903‒1925) (fig. 2 et 3).

Les nombreuses références de Winckelmann aux peintures murales d’Herculanum et de Pompéi suggèrent que son intérêt pour ces œuvres était essentiellement lié à sa volonté de les associer à l’art pictural grec plus ancien. Il sélectionnait donc uniquement des peintures représentant des scènes mythologiques grecques pour en faire l’éloge, comme le Chiron enseignant à Achille l'art de jouer de la lyre découvert en 1740 dans la basilique d’Herculanum (fig. 4). Le reste était à ses yeux, d’après le bref résumé de Christopher Parslow, « […] des œuvres d’art médiocres, dont l’intérêt principal réside dans les informations qu’elles apportent sur les vêtements de l’époque, la vie domestique et l’architecture. » (Parslow, p. 218.) Par ailleurs, lorsque quatre fresques encadrées ont été découvertes adossées à un mur, Winckelmann est devenu très enthousiaste. « Winckelmann s’emballait réellement pour ces découvertes, car il supposait que ces peintures étaient des originaux grecs, déplacés à cet endroit pour être intégrés dans les nouvelles décorations murales selon la technique décrite par Vitruve (Vit.7.3.10). Cependant, il s’agissait en vérité de panneaux rescapés de murs endommagés lors du tremblement de terre en l’an 62 apr. J.-C., un fait reconnu ultérieurement par Winckelmann. » (Parslow, p. 221)

 

Pompéi : tourisme et romantisme
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1 Léocharès, Apollon du Belvédère, env. 350 av. J.-C., Musées du Vatican.

2 Laocoon et ses fils, Ier s. av. J.-C., Musées du Vatican.

3 Zoffany, John, Vénus de Médicis dans La Tribune des offices, 1772,Royal Collection.

4 Chiron enseignant à Achille l'art de jouer de la lyre, env. 40 av. J.-C., Basilique d’Herculanum.

Chiron Teaching Achilles to Play the Lyre Wall painting from the Basilica of Herculaneum c. 40 BC 4>