Les faits, la fiction et leur rencontre

Les filtres culturels à travers lesquels les générations successives voient le passé peuvent être à la fois éclairants et déformants. Effectuer une distinction entre les deux aspects demande un effort constant, car les faits, la fiction et les faits déjà mêlés à la fiction, se confondent parfaitement à mesure que les filtres successifs se superposent.

En plus d’être à l’origine du style de « décor d’intérieur » pompéien au milieu du XVIIIe siècle, les peintures murales pompéiennes ont eu un effet immédiat et durable sur le développement de la culture académique et populaire en Europe et dans ses colonies. Au cours des siècles suivants, la nature de cette influence s’est ressentie de manière étonnamment diverse, à mesure que le fait archéologique était corrompu par la fiction, avant de se transformer au fur et à mesure en élément de fiction pure. Pompéi a probablement généré plus de faits, de fiction et d’amalgames des deux, qu’aucun autre site historique. Dans les faits, les vestiges matériels ont considérablement enrichi notre connaissance de la culture romaine ; mais aussi du monde classique et hellénique en général, étant donné que le site se trouvait dans une région connue par la suite sous le nom de Magna Graecia. Le site est devenu également le terrain d’expérimentation principal pour l’archéologie, une discipline alors en pleine émergence. Ainsi, il a permis aux antiquaires dilettantes de se réclamer d’un statut presque scientifique, bien que l’essentiel de leur travail consistait à déterrer des débris volcaniques – et non à creuser sous la couche datant de l’an 79 apr. J.-C., une démarche relativement récente (fig 1).

À mesure que les antiquaires devenaient archéologues et que la compréhension scientifique des vestiges matériels s’étoffait, la vision romantique de Pompéi s’est affirmée de plus belle. Les opéras et les romans contenant des récits mêlés à la fiction, voire, dans la plupart des cas, des récits de fiction pure sur la vie à Pompéi, se sont emparés de l’imaginaire populaire. À l’instar du « style pompéien », ils sont devenus des substituts de l’objet réel. Les faits étaient au fur et à mesure dissociés des éléments déjà corrompus par la fiction et de la fiction pure. Alors que les véritables vestiges matériels ont révélé une cité tentant de recouvrer une certaine normalité, à la suite d’un puissant tremblement de terre survenu dix-sept ans avant l’éruption cataclysmique finale, les artistes du xixe siècle, en revanche, ont transformé la ville en une version moderne de Sodome et Gomorrhe. La vie quotidienne à Pompéi, documentée dans des rapports archéologiques de terrain, n’avait aucune chance devant la vague déferlante de portraits mélodramatiques du XIXe siècle, qui présentaient une cité en proie à la débauche et à la recherche du plaisir hédoniste. La cité, jadis enfouie, puis partiellement mise au jour, a ensuite été ensevelie une nouvelle fois sous une avalanche de portraits romancés. Lorsque les nombreuses versions cinématographiques du roman d’Edward Bulwer-Lytton ont commencé à pleuvoir sur la ville à partir du début du XXe siècle, la cité fut recouverte jusqu’à bel et bien disparaître. Il a suffi de cinq mots, Les Derniers Jours de Pompéi, pour balayer la structure sociale de la ville antique, avec la même efficacité que n’importe quel volcan (fig. 2). Quelques heures grand spectacle mélodramatique ont anéanti des centaines d’années d’interactions sociales riches de sens (fig. 3). Même le récent documentaire, tout aussi romancé, Le Dernier Jour de Pompéi (2003, co-production BBC/TVE) reprenait bon nombre des éléments typiques du mélodrame victorien d’Edward G. Lytton. Bien que l’émission nous épargne la communauté chrétienne factice imaginée par Lytton pour évoquer une dimension morale, le décor du documentaire consistait la plupart du temps en une sélection arbitraire de peintures murales, placées sans logique apparente, pour suggérer que la scène avait en effet lieu à Pompéi. L’éruption, représentée avec des techniques infographiques, constituait de manière assez évidente la raison d’être du programme. Dès lors, une collection de clichés sur l’antiquité et quelques copies de peintures murales pompéiennes, installées dans des endroits inappropriés, ont de toute évidence été jugées suffisantes pour former le matériau contextuel du programme (fig. 4).

 

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1. Vue aérienne de Pompéi, avec le forum au centre

2. Séquence de l’éruption du film Les Derniers Jours de Pompéi, 1913, réalisé par Mario Caserini

3. The Last Days of Pompeii, 1961, Classics Illustrated

4. Le Dernier Jour de Pompéi, scène de l’éruption réalisée par ordinateur, 2003, BBC/TVE
Eruptiopn sequence Last Days 1913Directed by Mario Caserini 2