La découverte de la villa di P. Fannius Synistor and le casse-tête du scaenae frontesscaenae frons

L’essentiel du débat actuel autour de l’influence potentielle des décors de théâtre sur les peintures murales romano-campaniennes s’est appuyé sur des preuves matérielles, telles que des peintures murales et des textes antiques. Avant la découverte au xxe siècle de la villa di P. Fannius Synistor, les tentatives de rapprochement entre les peintures murales et les décors théâtraux étaient principalement fondées sur l’hypothèse de l’évolution des perspectives linéaire et atmosphérique pour répondre aux besoins des décors de théâtre, avant d’être transposées aux peintures murales domestiques (fig.1). La découverte des œuvres du cubiculum M de la villa di P. Fannius Synistor a modifié en profondeur l’approche des peintures murales, au départ perçues comme des preuves liées à des propriétés techniques, et maintenant envisagées comme des preuves associées à un contenu thématique (fig.2). Ce changement ne se serait jamais produit sans les références à certains passages de l’ouvrage de Vitruve, intitulé De l’architecture.

A l’origine, rédigé à l’intention d’Auguste, De l’architecture est un manuel constitué de dix livres sur l’architecture, l’art, ainsi que l’ingénierie civile et militaire, vraisemblablement publié aux alentours de l’an 20 av. J.-C. Cet ouvrage, une toile de fond historique où les faits sont mêlés au style idiosyncratique et polémique propre à l’auteur, a suscité l’agacement de Johann Wolfgang von Goethe, exprimé dans la remarque suivante : « […] ces in-folio pèsent sur mon cerveau comme dans mon bagage. Le style est sombre et demande à être profondément étudié, ce que je ferai plus tard; pour l'instant je lis Vitruve comme le prêtre lit son bréviaire, par dévotion et non pour s'instruire » (Goethe, Mémoire de Goethe - Deuxième partie : Voyages en Italie, Trad. La Baronne A. de Carlowitz, Paris, Charpentier, 1855, p. 55). En dépit de cet avis négatif et de bien d’autres critiques, l’ouvrage de Vitruve s’est vu attribuer un rôle capital dans le débat centré sur le théâtre et les peintures murales domestiques. Pour les individus à la recherche d’un lien entre les deux sujets, les peintures du cubiculum M apportaient une preuve « irréfutable » à l’observation de Vitruve, à savoir que les peintures murales des intérieurs privés étaient produites dans un style tragique, comique ou satirique (Vitruve, VII 5.2). Ce petit extrait de texte n’était en soi pas suffisant pour associer de manière catégorique les écrits de Vitruve aux décors de théâtre, car les styles cités sont considérés comme génériques dans d’autres formes d’art. Ainsi, pour créer un lien spécifique entre les catégories mentionnées et le théâtre, certains historiens ont eu recours à des textes plus anciens issus de l’ouvrage De l’architecture qui rapprochaient clairement ces trois genres aux décors de théâtre, et plus spécifiquement le Livre V (6.9) (fig.3). Cette manœuvre peut sembler légitime, mais malheureusement, elle transpose d’un cadre générique à l’environnement spécifique du théâtre, les références de Vitruve aux styles tragique, comique et satyrique du Livre VII (5.2), et dépend de l’interprétation d’autres mots-clefs dans le texte, tels que scaenarum et scaenarum frontes plus précisément, deux termes dont l’usage se révèle hautement problématique.

Le problème, à travers le regard du traducteur ou du théoricien, se retrouve dans l’ambiguïté intrinsèque du terme scaenarum, car ce mot latin peut désigner un décor peint de théâtre ou un paysage en général. Le nominatif singulier de ce terme, dans la 1ère déclinaison, soit scaena peut donc se référer à un théâtre, à une scène ou à une vue. Scaenarum est sa forme génitive plurielle. Frontes est la forme plurielle de frons, signifiant le front, le devant ou la façade. Dans le livre V, Vitruve décrit les éléments architecturaux nécessaires à la construction d’un théâtre romain et de sa scène et, dans la section (6.9), le terme scaenarum est employé pour la description d’un décor de théâtre dans le style tragique, comique et satirique : « genera autem sunt scaenarum tria, unum quod dicitur tragicum, alterum comicum, tertium satyricum […] » Dans les deux traductions anglaises les plus citées du texte de Vitruve, réalisées par Joseph Gwilt (1826) et Morris Hicky Morgan (1914), le terme scaenarum a été traduit par scenes (scènes), comme dans le contexte des décors de théâtre. Gwilt a proposé cette traduction : « There are three sorts of scenes, the Tragic, the Comic, and the Satyric » et Morgan a traduit l’extrait comme suit: « There are three kinds of scenes, one called the tragic, second, the comic, third, the satiric ».

 

La Maison en tant que théâtre
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1Villa P. Fannius Synistor pendant l’excavation de 1900 avec le Vésuve à l’horizon

2 Cubiculum M (mur du fond) - Villa P. Fannius Synistor

3 Illustrations de Sebastiano Serlio des décors de théâtre tragique, comique et satyrique(1545) basées sur les descriptions de Marcus Pollio Vitruviuis (20s BC.)

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