Ce travail est le résultat d’une analyse de l’influence implicite et explicite du genre dans l’œuvre de deux artistes, l’Italien Giorgio de Chirico (1888-1978), et l’Espagnol Pablo Picasso (1881-1973). La recherche suggère que ces artistes sont diamétralement opposés : l’un est poussé par la lignée paternelle, l’autre par la lignée maternelle ; l’un recherche le dionysiaque, la physique, l’autre l’apollinien, la métaphysique.

En 1937, dans  “Limites non - frontières du surréalisme”, un texte théorique majeur d’André Breton, le plus célèbre des écrivains surréalistes, celui-ci a déclaré que “l’intervention de Picasso et Chirico dans le domaine de la peinture” en 1914 a changé désormais la “représentation des formes visuelles”.

Tandis que Pablo Picasso avait affectueusement surnommé Giorgio de Chirico le peintre des gares, ce dernier l’avait brièvement décrit en ces termes empreints d’admiration : 'le peintre des corridas et des femmes "imposantes". Ces résumés apparemment inopinés de leur œuvre respective s’avèrent, comme le démontre le présent texte, plus habiles qu’aucun des deux hommes n’aurait pu l’imaginer.

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1. Giorgio de Chirico The Song of Love 1914
Gares et Minotaures : la notion de genre dans l’œuvre de Giorgio de Chirico et de Pablo Picasso
L’influence du genre que cette étude estime avoir façonné l’œuvre de Picasso et de De Chirico ne dépend pas de la présence parentale mais de son contraire : son absence décisive. Le traumatisme provoqué par la perte (réelle et symbolique) est l’une des expériences les plus déconcertantes à laquelle notre psyché puisse être confrontée, a fortiori lorsqu’il s’inscrit dans la psyché malléable d’un enfant ou d’un adolescent. Plusieurs spécialistes ont déjà envisagé la corrélation entre ce thème et le développement pathologique des artistes : Sigmund Freud, Robert Liebert et Martha Wolfenstein au sujet de, respectivement, Léonard de Vinci, Michel-Ange et René Magritte. La relation pathographique entre les peintures de Magritte et le traumatisme engendré par le suicide de sa mère au début de son adolescence a attiré le regard clinique de nombreux psychanalystes. Si le lien visuel s’avère nébuleux, sa présence permet, en quelque sorte, de corroborer les théories psychanalytiques. Dès lors, il est d’autant plus étonnant que ces mêmes spécialistes aient ignoré les compositions infiniment plus subtiles de De Chirico. En effet, Magritte a déclaré qu’à la vue du Chant d’amour (1914) de cet artiste, il s’effondra avant d’éclater en sanglots parce qu’il venait de prendre conscience que la peinture pouvait revêtir des formes profondes d’expression poétique (Fig. 1). En plus de présenter une telle caractéristique, les peintures de De Chirico démontrent également qu’une charge psychologique est libérée lorsque les émotions sont transférées sur un objet de substitution. Ainsi, cette prise de conscience s’expliquerait de la sorte : la catharsis peut être obtenue en s’adonnant à une peinture « poétique » et le surinvestissement peut, pour sa part, être atteint au travers d’une forme de transfert d’objet virtuel. Fort de cette constatation, Magritte est parvenu à créer une forme visuelle de ressuscitation cathartique liée à la mort tragique de sa mère. Carl Jung et les théoriciens du traumatisme s’y réfèrent comme à l’abréaction.